Publié le 26 March 2026

Interview – Dr François‑Xavier Polis

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À l’occasion de la conférence qui se tiendra le 21 avril, nous avons interrogé le Dr François‑Xavier Polis, pédopsychiatre, pour comprendre les grands axes de son intervention. Il y explore un phénomène qu’il observe au quotidien dans sa clinique : le vide, cette expérience intérieure qui touche de plus en plus d’adolescents.

Vous parlez d’une « clinique du vide. » De quoi s’agit‑il ? 

F.-X. Polis : « Le vide est parti de ma clinique des ados suicidaire, post-déconfinement, et m'a fait écrire autour de cette problématique, et de l'impuissance qu'elle engendrait. La solitude semble un effet de l'individualisme ou l'autre est perçu comme persécutant, mettant en danger sa liberté et le besoin de percer. Si l'autre ne nous veut rien, on se sent abandonné et s’il me veut quelque chose, on se sent harcelé.

Ce vide m’a profondément sidéré. Et c’est cette sidération qui m’a donné envie de lire, d’écrire et de comprendre. Ce qui apparaît derrière ce vide, c’est souvent un vide de liens, autrement dit un manque d’ancrage dans les liens primordiaux, ou encore une fragilité dans les liens aux pairs, pourtant essentiels pour que l’adolescent puisse se détacher du giron familial et avancer vers l’autonomie. »

Comment comprenez-vous cette montée de la solitude chez les adolescents aujourd’hui ? 

« La solitude traverse aujourd’hui tout l’Occident. Nous avons développé un discours sécuritaire qui fait de l’autre un risque ou une entrave à notre liberté, alors que nous avons justement besoin de l’autre pour exister. Dans le même temps, les indicateurs montrent un effondrement du temps passé dehors, sans adultes, entre pairs. Ce moment essentiel où l’on apprend à négocier, à coopérer, à tester le monde… disparaît. Quant à l’école ou au travail, ils ne font plus sens pour une partie de la jeunesse.»

Vous remontez jusqu’au 19ᵉ siècle pour expliquer ce basculement. Pourquoi ? 

« Parce que le mouvement ne date pas d’hier ! Le XIXᵉ siècle ouvre une ère fascinée par la puissance : charbon, industrie, colonies… L’homme se rêve omnipotent. Dans le vide laissé par la transcendance écartée par les Lumières, naît un Homo Dei, un homme‑dieu.

Ce changement de regard transforme tout : la spiritualité, la philosophie, les arts… mais aussi notre rapport au vivant. Le savoir vernaculaire, celui qui se transmet dans la relation à la nature, s’efface au profit d’une vision cartésienne, froide, classificatoire. Le vivant devient objet, ressource, il devient extérieur à nous. Or le vivant, c’est une part importante de notre sensibilité, ce qui nous traverse, qui nous permet de faire lien. »

Qu’est-ce qui fait de 2008 un véritable tournant selon vous ? 

« Cette année en particulier marque un basculement : crise financière, crise politique, prise de conscience écologique, dépassement du pic pétrolier… et apparition de l’iPhone. L’Homo Dei performant laisse place au Deus Ex Machina : nos vies se digitalisent, notre valeur se mesure en visibilité, en likes. C’est la fin de la conversation : on nourrit un bébé tout en scrollant sur Instagram… Nous n’avons pas encore pris la mesure des ravages psychiques de cette transformation. »

Que signifie ce « vide de l’impensable » que vous observez chez certains adolescents ? 

« Certaines angoisses sont archaïques, au sens qu’elles précèdent la capacité à penser. Elles ne se mémorisent pas, elles s’incorporent. Ce sont les mêmes mécanismes que dans le trauma, avec une disjonction entre l’amygdale et l’hippocampe.

À la puberté, le corps en remaniement réactive ces mémoires. L’adolescent est envahi, sans mots pour comprendre. Les parents nous demandent : "D’où cela vient‑il ?" Le thérapeute doit alors prêter son appareil à penser les pensées, pour coconstruire du sens et rétablir un lien entre sensations et pensée.»

En quoi cette "perte de vitesse du symbolique" que vous évoquez vous semble-t-elle déterminante pour comprendre les difficultés actuelles des jeunes ? 

« Le symbolique, c’est le collectif, la loi, la limite. Aujourd’hui, l’imaginaire – souvent arbitraire et surmédiatisé – prend le dessus. Le résultat ? L’adolescent se retrouve doublement seul. Seul dans son rapport à l’autre, et seul sans le soutien du collectif. Mais il existe des pistes pour reprendre contact, comme faire place au vide, avec humilité, et redonner une présence au "Soi", ce principe intérieur que Jung décrit comme transcendant et structurant. »

La conférence se tiendra en français, sans traduction.  

Conférence animée par le Dr François-Xavier Polis, Psychiatre de l’adolescence, Unité de soins l'Athanor au CNP Saint-Martin (Belgique).


📅 Date et lieu : Mierscher Theater, le 21 avril 2026 à 18h30, 53, rue Grande Duchesse Charlotte, L-7520 Mersch, LUXEMBOURG.
🗣️ Langue : français (sans traduction)💡 L'événement est gratuit, mais une inscription préalable est demandée.
✍️ Inscription souhaitée ici : https://ow.ly/ToJa50YuBqe